La criminalité contre les espèces sauvages au même rang que le trafic de drogues, d’armes et d’êtres humains

Yury Fedotov, Directeur exécutif de l’ONUDC
et John E. Scanlon, Secrétaire général de la CITES
 
 
 
Un crime économique perpétré, dans les régions les plus reculées, par des groupes criminels organisés qui exploitent les populations locales et les lois laxistes
 
Cette semaine, dans le plus grand parc de gibier du Zimbabwe, plus de 80 éléphants ont été tués pour leur ivoire par des braconniers qui ont empoisonné un trou d’eau avec du cyanure. De l’autre côté de la frontière, en Afrique du Sud, 688 rhinocéros ont été tués en 2013, un chiffre record.
 
En 2011 seulement, 25 000 éléphants sauvages ont été tués illégalement en Afrique, principalement pour leur ivoire. Ces dernières années, les braconniers ont tué les derniers rhinocéros sauvages du Mozambique et du Viet Nam. La population mondiale de tigres a diminué et il ne reste plus qu’environ 3000 animaux dans la nature. Il s’agit de certaines de nos espèces les plus emblématiques mais la criminalité contre les espèces sauvages vole également leur patrimoine naturel aux peuples et aux États. 
 
Une carcasse d’éléphant à l’extérieur du village de Sounga, district de
Gamba, Gabon. Photographie: James Morgan
La criminalité contre les espèces sauvages joue à égalité avec le trafic de drogues, d’armes et d’êtres humains en termes de profits. C’est un crime économique souvent perpétré par des groupes criminels agissant dans les régions les plus reculées de notre planète globalisée, exploitant les populations locales et l’application laxiste des lois pour un enrichissement personnel.
 
La nature de la criminalité contre les espèces sauvages a également changé. Les tireurs et les petits camions à plateforme ont fait place à des hélicoptères et des armes automatiques puissantes. Les animaux pris en chasse n’ont guère de chance de s’échapper dans cette quête répugnante de profits illégaux. Derrière les équipes armées, il y a des chaînes d’approvisionnement sophistiquées, dotées de technologies modernes, mais aussi la corruption, pour envoyer des parties animales à chaque coin de la planète.
 
Les gardes courageux, mais sous-payés, sont souvent dépassés en nombre, en armement et en ingéniosité, dans ce jeu de cache-cache mortel avec les braconniers. Les gardes ont suivi une nouvelle formation pour apprendre à repérer les animaux abattus illégalement mais doivent parfois faire appel aux militaires pour agir.
 
Les profits sont énormes. En Asie de l’Est et dans le Pacifique, les bénéfices du commerce illégal des espèces sauvages sont estimés, de façon prudente, à 2,5 milliards de dollars chaque année. L’ONUDC calculait, en 2011, que la valeur totale du commerce illégal mondial des espèces sauvages était de l’ordre de 8 milliards à 10 milliards de dollars par an (sans compter le commerce des bois tropicaux et de la faune marine).
 
Cette flambée du vol du patrimoine d’espèces sauvages de nombreux États ne saurait durer. Beaucoup de ces espèces sont au bord de l’extinction et nous devons répliquer. Mais comment? D’abord, il faut reconnaître l’échelle du problème afin de se donner les moyens de la lutte.
 
Comprendre ce qu’il faut protéger est une priorité et c’est une des raisons d’être de la CITES depuis 1973. La Convention réglemente et surveille le commerce international de plus de 35 000 espèces sauvages, veillant à ce que ce commerce ne nuise pas à leur survie. Soutenir la lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages et les décisions de la CITES est un engagement de la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée.
 
Mais pour que ces conventions soient efficaces, les pays doivent inscrire la criminalité liée aux espèces sauvages comme un crime grave dans leur législation nationale. Et pour gagner la bataille, ils doivent déployer les techniques utilisées contre le trafic de drogues, par exemple des opérations d’infiltration et des "livraisons surveillées" – dans le cadre desquelles la contrebande n’est pas saisie mais suivie jusqu’à destination pour que l’on puisse arrêter les personnes impliquées.
 
Aujourd’hui, durant la soixante-huitième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, une manifestation, à New York, va rassembler de nombreux d’acteurs clés participant à la lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages. À l’occasion de cette réunion, nous avons l’intention de délivrer le même message clé: Inscrivons la criminalité liée aux espèces sauvages comme un crime grave dans la législation nationale, appliquons les mesures de mise en œuvre tout au long de la chaîne d’application, préparons une réponse rapide, partageons les renseignements et brisons le pouvoir des réseaux criminels en mettant un terme au flux de profits.
 
Le Secrétariat CITES et l’ONUDC sont également partenaires du Consortium international de lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages, avec INTERPOL, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale des douanes. Ensemble, nous luttons pour agir à tous les niveaux – économique, social et environnemental – et faire en sorte que les trafiquants cessent de profiter de leur crime.
 
Il est essentiel que nous menions collectivement le travail sérieux qui consiste à conduire les criminels à leur perte. Si nous ne le faisons pas, nous n’aurons plus qu’à expliquer aux générations futures comment nous avons commencé à perdre la bataille contre la criminalité liée aux espèces sauvages dont nous avions la responsabilité.