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ELEVAGE EN RANCH ET REPRODUCTION EN CAPTIVITE
INTRODUCTION
Depuis plus de 30 ans, l’"élevage en ferme" des tortues de mer est considéré par certains comme une activité potentiellement utile mais il reste cependant controversé. Pour ses partisans, il permet de sauver les tortues, tandis que pour ses détracteurs, il contribue activement à leur déclin. Le présent document examinera les implications générales de l'élevage en ferme du point de vue de la conservation, afin de fournir un cadre à la discussion sur l’éventuelle contribution de l’élevage en ferme et en ranch à la conservation de la tortue imbriquée dans les Caraïbes. Le document sera axé sur l'élevage des tortues de mer à des fins principalement commerciales, les contraintes imposées par la physiologie de ces animaux, et les avantages éventuels de l'élevage pour la conservation. Les aspects techniques de l'élevage sont présentés ici en termes généraux. Wood et Wood (1980) et Jacobson (1996) ont présenté ces questions.
Il y a deux manières d'"élever" des tortues de mer: 1) faire se reproduire en captivité des adultes, dont les descendants seront élevés pour être utilisés (c’est l'élevage "en captivité" ou élevage "en ferme") et 2) prélever des spécimens (œufs ou nouveau-nés) dans la nature pour les élever en captivité en vue d’une utilisation (c’est l’élevage "en ranch"). Ce sont des définitions de la CITES, la Convention qui réglemente de différentes manières le commerce international des spécimens élevés en captivité ou en ranch. Le terme "ferme" désigne ici indifféremment les établissements gardant en captivité des tortues nées dans la nature ou en captivité, parfois les deux, à des fins de production commerciale.
CONTRAINTES DE L'ELEVAGE
Trois facteurs affectent les possibilités pratiques d’élever en ranch et de reproduire en captivité les tortues de mer et la rentabilité de cet élevage: l'habitat marin de ces tortues, leur croissance lente (plusieurs décennies pour la plupart des populations sauvages) et leurs maladies et parasites, encore mal connus. Ces animaux doivent être gardés dans de l’eau salée, ce qui nécessite des fermes près de la mer et des systèmes coûteux d’apport d'eau courante. Les tentatives d’élevage commercial dans des enclos naturels ou artificiels (baies et estuaires clôturés, par exemple) ont toutes échoué. Le coût élevé des enceintes, la fuite d’animaux par des trous dans les enclos et les problèmes de rejet d'eaux usées contaminées ont contraint plusieurs établissements à abandonner les enclos en mer et à passer à l’élevage en bassins fermés. De plus, les enclos ouverts ne permettent pas de distribuer la nourriture et de contrôler la température de l’eau de manière efficace. Cependant, les progrès récents accomplis dans l’élevage en mer des salmonidés pourraient offrir de nouvelles perspectives.
Les tortues de mer sont des reptiles poïkilothermes (à sang froid). Les deux espèces qui présentent le plus grand intérêt commercial (la tortue verte, Chelonia mydas, et la tortue imbriquée, Eretmochelys imbricata) ont un régime alimentaire à très faible teneur en nutriments et en protéines. Ce type de régime entraîne une croissance si lente que l’élevage fondé sur cette alimentation n'est pas rentable. La tortue verte se nourrit d’herbes marines (angiospermes marins) et d’algues. La tortue imbriquée mange des invertébrés aquatiques sessiles, principalement des éponges qui contiennent des spicules denses de fibrine et de silice et ont souvent des composés secondaires toxiques ou désagréables nécessitant une détoxication coûteuse pour l’organisme. Donner à ces animaux une nourriture naturelle n'est pas possible concrètement. Quoi qu'il en soit, dans la nature, les juvéniles des deux espèces consomment divers invertébrés (cœlentérés, crustacés, etc.) et peuvent être incités en captivité à manger une nourriture riche en protéines, notamment du poisson et des calmars. On élève avec succès des tortues vertes en leur donnant une nourriture spéciale, soigneusement dosée en fibres, matières grasses, protéines et nutriments. Il ne semble pas y avoir de raisons valables de ne pas leur donner des sous-produits d’origine animale convenablement préparés, issus, par exemple, de la transformation de poissons et de crevettes ou de l’élevage de poulets. Les tortues étant capables d’assimiler des aliments riches en fibres, on pourrait envisager de leur donner des rafles de maïs, des bagasses de canne à sucre et autres déchets de l’agriculture. Cependant, pour le moment, ce ne sont là que des spéculations. Il convient en outre de prêter une grande attention aux aspects concrets tels que l’alimentation tels que l’entreposage, le goût et la présentation des aliments, ainsi qu'au déversement des déchets alimentaires dans l’eau et au nettoyage des enclos.
Une nourriture médiocre et des températures basses entraînent une croissance lente, ce qui augmente les coûts de l'engraissement des animaux jusqu'à ce qu'ils soient de taille à être commercialisés. On peut y remédier en augmentant la teneur des aliments en protéines et en fournissant des eaux plus chaudes, mais cela accroît encore les dépenses. Il est courant, dans l’élevage d’autres animaux à sang froid (crocodiliens, etc.) de maintenir la température à un niveau optimal pour une croissance maximale, mais cette pratique n’a pas été largement étendue aux fermes de tortues. Des études récentes des taux de croissance naturels donnent à penser qu'une augmentation de quelques degrés seulement de la température de l'eau augmenterait le taux de croissance de manière significative (Webb et autres, com. pers.). Les tortues de mer ayant un habitat aquatique, il faudrait leur fournir de l’eau chauffée, ce qui peut revenir très cher à moins de recourir à l’énergie solaire ou d’utiliser de l’eau chaude résiduelle (provenant de centrales électriques, par exemple), ce qui n’a encore jamais été fait.
Les tortues de mer sont exposées à divers agents pathogènes et parasites. En milieu naturel, où elle vivent en faible densité, les conséquences sont négligeables, alors que dans des enclos surpeuplés, aux conditions d'hygiène souvent mauvaises, les épizooties entraînent une mortalité catastrophique (voir par exemple Jacobson, 1996). Une eau saine et des soins vétérinaires adéquats sont indispensables mais ils entraînent des frais supplémentaires en matériel de traitement de l'eau (pompes) et en personnel. Dans les régions habitées et dans les pays ayant une réglementation environnementale stricte, le rejet des eaux usées contaminées par des matières fécales et des nutriments peut poser des problèmes.
Ces facteurs créent pour les fermes d'élevage de tortues les mêmes contraintes que celles que subissent d’autres formes d’aquaculture intensive nécessitant des investissements et des moyens techniques importants. L'expérience montre que les petits projets locaux sans grands moyens financiers ont peu de chances de réussir. Des connaissances techniques spécialisées, l'intervention et la supervision de vétérinaires, des systèmes de contrôle de la qualité et de la température de l’eau, et des régimes équilibrés riches en protéines, sont autant d'éléments qui améliorent la production et la rentabilité – mais à un coût élevé imposant un prix de vente lui aussi élevé. Il est relativement facile de constituer un cheptel en prélevant des spécimens dans la nature mais cela peut conduire à sous-estimer les capitaux, le temps et les compétences nécessaires pour créer une ferme. Il n’existe actuellement aucun élevage en ranch de tortues de mer qui soit rentable et seulement une ferme d'élevage en captivité (Cayman Turtle Farm, sur l’île de Grand Cayman).
Du point de vue de la conservation, financer l'élevage d'une espèce ne se justifie que si elle court un risque imminent d’extinction et si sa conservation in situ s'est avérée inefficace. La tortue de Kemp (Lepidochelys kempii) est la seule tortue de mer dont la situation justifierait cette approche. Il est intéressant de savoir qu’un programme d’élevage en ranch et de lâcher en mer mis en place pour cette espèce par le gouvernement américain a été suspendu après 15 ans d’efforts et des millions de dollars de dépenses, en raison notamment de l'incertitude quant aux résultats obtenus et d'autres problèmes (Byles, 1993; Williams, 1993; Eckert et autres, 1994). D’autres programmes similaires à long terme, dont ceux axés sur la tortue verte (Floride, Etats-Unis d’Amérique; Huff, 1989) et sur la tortue imbriquée (Palau; Sato et Madriasau, 1991) ont été arrêtés ces dernières années faute de preuves suffisantes de réussite.
PARTICULARITES DE LA TORTUE IMBRIQUEE
Comme indiqué plus haut, les tortues imbriquées ont un régime inhabituel, composé d’invertébrés marins. L'on ne sait pas exactement quels en sont les effets sur leur digestion ni comment ce régime pourrait influer sur l’élevage en captivité. Des chercheurs, des aquariums et certaines fermes qui ont tenté d'élever un petit nombre de tortues imbriquées ont estimé que de manière générale, l’espèce se prête mal à l’élevage. Les nouveau-nés sont assez agressifs; s’ils ne sont pas isolés, ils se mordent et les blessures causées peuvent s’infecter et entraîner la mort. Les tortues de Kemp ont un comportement similaire qui a conduit un programme américain d'élevage à placer chaque nouveau-né dans un bac séparé. L'un des avantages des tortues imbriquées est que leurs produits (essentiellement l'écaille, ou "bekko" en japonais) ont une très grande valeur. S’il est possible d’amener ces animaux à une taille permettant la commercialisation de l'écaille (ce qui reste encore à démontrer), le haut rendement pourrait justifier les dépenses élevées en matériel et en soins et rendre l'entreprise rentable. Comme pour les programmes similaires d’élevage de crocodiliens (autres espèces à valeur élevée par unité), il semble probable que la réussite économique implique d’optimiser le taux de croissance et le taux de survie en captivité pour que les recettes dépassent les frais fixes élevés. Les réglementations nationales et internationales (CITES) imposent des obligations importantes. Il faut par ailleurs admettre que l’opposition politique et émotionnelle au commerce de cette espèce entrave fortement le développement de son utilisation commerciale.
HISTOIRE DE L'ELEVAGE EN FERME
Il y a eu trois essais d’élevage commercial de tortues de mer: l'élevage en captivité et en ranch de l’île de Grand Cayman (R.-U.) dans la mer des Caraïbes, l'élevage en ranch de nouveau-nés prélevés en mer à la Réunion (France) dans l'océan Indien, et dans les îles du détroit de Torres (Australie). Tous concernaient la tortue verte. La construction d'installations a commencé ou est prévue à Suriname (Reichart, 1982) et en Indonésie et se développe à Cuba.
Cayman Turtle Farm (ferme d'élevage de tortues des Caïmanes, CTF): Cet établissement a commencé ses activités en 1968, sous le nom de Mariculture Ltd., en utilisant des œufs de tortues vertes provenant du Suriname, de l’île de l’Ascension et du Costa Rica. Après une tentative d’élevage en milieu semi-naturel, la CTF est rapidement passée à l'élevage en bassins fermés sur l’île de Grand Cayman. Le cheptel reproducteur, importé du Mexique, du Suriname, du Costa Rica, du Guyana, du Nicaragua et de l’île de l’Ascension, a commencé en 1973 à pondre en captivité. La plus grande partie de la production de la ferme était encore issue d’œufs prélevés sous licence sur l’île de l’Ascension, au Suriname et au Costa Rica (pour l’élevage "en ranch" selon le sens donné ici). La ferme a mené des études approfondies sur la reproduction des tortues de mer et est parvenue en 1975 à ce que des tortues élevées en captivité se reproduisent. Elle a cessé d'importer des œufs en 1978, sa production s'appuyant uniquement sur des spécimens prélevés dans la nature et le cheptel élevé en captivité. Il s'en est suivi une vive controverse sur le fait de savoir si la CTF était légitiment parvenue à un élevage en captivité selon les définitions CITES de l'époque, et des craintes sur les conséquences de la relance du commerce international des produits des tortues de mer.
En raison de l’opposition des milieux scientifiques, la CTF n’a pas été autorisée par la CITES à vendre sa production sur le marché international. En 1979, la CITES a adopté une nouvelle définition de l'élevage en captivité impliquant l’obtention d’une deuxième génération – que la ferme a eu du mal à obtenir. Sans l’approbation de la CITES, le Royaume-Uni était le seul débouché de la CTF (les îles Caïmanes étant un territoire dépendant du R.-U., il s’agit d'un commerce intérieur). La loi américaine de 1973 sur les espèces menacées interdit l’importation et le transbordement par les Etats-Unis, ce qui limitait considérablement les possibilités de commercialisation et de vente de la CTF. L’entreprise a changé plusieurs fois de mains et a été confrontée à de graves difficultés. Le tourisme et la diversification des produits (carapaces, huile et vente de viande de tortue sur le marché local) n’ont pas créé assez de recettes. La CTF a fait faillite en 1975 et le gouvernement des îles Caïmanes a repris l'affaire des seconds propriétaires en 1983. Depuis, la ferme continue de travailler à plus petite échelle, surtout comme installation touristique; elle fournit des emplois et est une source de nourriture pour le marché local. Elle relâche de jeunes tortues vertes autour de Grand Cayman (Wood et Wood, 1993). La ferme a réalisé ses premiers bénéfices en 1988, 19 ans après sa création. Elle réussit à élever et à reproduire un petit nombre de tortues imbriquées.
Ferme Corail, île de la Réunion: L’élevage expérimental a commencé en 1972, sous la direction de l’Institut des pêches, dans ce département français d’outre-mer situé dans le sud-ouest de l’océan Indien (Lebrun, 1975). Le cheptel de la ferme était constitué de nouveau-nés prélevés chaque année sur les plages des îles Tromelin et Europa, à 600 km et 2000 km de là. Il s’agissait donc d’un élevage "en ranch". La production de viande et de carapaces, vendues aux touristes et au marché français, a commencé vers 1980. Plusieurs tentatives d’obtenir le statut CITES pour vendre sur le marché international ont échoué et l’exploitation – réduite – est restée axée sur le marché local et national. L'établissement a dû constamment faire face aux problèmes de la croissance lente des tortues et des maladies dues à la nourriture en granulés et à la baisse saisonnière de la température de l’eau. En 1996-1997, la société CORAIL (Compagnie réunionnaise d’aquaculture et d’industries littorales) s’est reconvertie à l’élevage du poisson, à la recherche et à l’éducation. Il n'y a pas eu de nouveau cheptel de tortues et le lâcher des animaux captifs a été envisagé. Les traces de tortues sur les deux îles où elles viennent pondre – Tromelin et Europa – ont été régulièrement comptées pour vérifier l'hypothèse selon laquelle les prélèvements annuels ne portent pas atteinte à la colonie. Les données recueillies indiquent des fluctuations normales mais aucun déclin pendant la période d’exploitation (Le Gall et autres, 1986). La ferme a réussi à garder en captivité quelques tortues imbriquées adultes prélevées dans la nature.
Iles du détroit de Torres: A l’issue des premières études menées par l’Université nationale d’Australie, un organisme créé par le Gouvernement australien pour favoriser le développement des communautés aborigènes a établi en 1970 un réseau de petits élevages en ranch de tortues de mer sur les îles du détroit de Torres, en Australie. Les œufs de tortues vertes prélevés dans les grands rassemblements de ponte des îles de Bramble et de Rayne étaient apportés à quelque 150 villageois de ces îles. Les débuts ont été marqués par de faibles taux d’éclosion et une forte mortalité. Une évaluation négative du projet en 1972 (Carr et Main, 1973) a entraîné le regroupement de l’élevage sur neuf îles, avec un meilleur appui technique; la capacité de chaque ferme était de 100 à 500 jeunes tortues. De 1974 à 1978, des recherches sur l’élevage et les maladies ont été faites, ainsi que des études générales sur la biologie de l’espèce dans la région – sans toutefois résoudre les problèmes dus à l’insuffisance de la nourriture pour les jeunes tortues et aux maladies et aux parasites. En 1980, après que le gouvernement eut dépensé six millions de dollars australiens, le projet a été arrêté. Plusieurs tentatives d'élevage en captivité de tortues imbriquées ont échoué.
AVANTAGES ET INCONVENIENTS
L'on a pu dire que les fermes présentent divers avantages et inconvénients pour la conservation. L'on manque toutefois de données objectives ou quantifiables pour évaluer ces arguments, ce qui a donné lieu à des débats stériles, très polarisés et émotionnels. Ehrenfeld (1974) et Hendrickson (1974) ont des opinions divergentes.
Production alimentaire pour les populations côtières tropicales: Carr (1967) a d’abord soutenu la perspective d'une utilisation des tortues de mer pour obtenir des protéines de qualité à partir de systèmes marins tropicaux non productifs et pour fournir de la nourriture aux habitants de pays tropicaux. Cependant, il a par la suite vivement critiqué sa propre position (Carr, 1984). Etant donné le coût élevé de l’élevage des tortues jusqu’à la taille voulue, le prix de la viande de tortue de ferme est supérieur à celui de la viande des tortues prélevées dans la nature. Pour couvrir ces coûts, les produits des fermes doivent être vendus sur les marchés étrangers ou aux touristes (Ehrenfeld, 1982; Dodd, 1982). Le goût des tortues élevées en captivité, dont le régime alimentaire n'est pas naturel, est considéré comme inférieur à celui des tortues sauvages. Les populations locales, qui connaissent le goût naturel, sont réticentes à passer à la tortue d'élevage. Les tortues élevées en ferme n'ont donc pas pu être une source de protéines bon marché comme on l'avait d’abord envisagé.
Produits de remplacement des tortues sauvages: On a prétendu que la production en grande quantité de produits de tortues élevées en ferme réduirait la demande locale et internationale des produits d’animaux sauvages et améliorerait la protection des populations dans la nature. Dans le cas particulier de la tortue imbriquée, la vente d'écaille (bekko) provenant de fermes pour approvisionner un marché japonais unique et bien réglementé est la solution qui a été proposée pour lutter contre le braconnage généralisé. En raison de leur prix élevé, les produits d’élevage pourraient avoir du mal à se vendre sur la plupart des marchés locaux. Les opposants aux fermes et à l’utilisation commerciale ou au commerce international des tortues en général soutiennent que toute augmentation de la quantité de produits sur le marché international stimulerait la demande (à laquelle les fermes actuelles seraient incapables de répondre), augmenterait la pression sur les populations sauvages et encouragerait le commerce illicite. Les preuves de la réalité de ce scénario sont contradictoires; une théorie économique pourrait arguer que cette stimulation est illusoire. Quoi qu'il en soit, il faut établir des réglementations nationales et contrôler rigoureusement le commerce pour éviter ces effets ou les réduire au minimum. L’examen du commerce d’autres spécimens, comme les perroquets, l’ivoire et les peaux de crocodiliens, donne à penser que le commerce licite peut largement remplacer le commerce illicite même si certains prélèvements illicites persistent. L’argument selon lequel le commerce licite ferait augmenter la demande au-delà des capacités des fermes d'y répondre devrait être vérifié de manière objective.
Prélèvement d’animaux sauvages pour le cheptel des fermes: Que ce soit pour l'élevage en captivité ou l’élevage en ranch, des animaux doivent être prélevés dans la nature. Dans le cas de l'élevage en captivité, il faut relativement peu de reproducteurs des deux sexes. Bien que les données manquent, on peut dire que la très grande valeur reproductive de ces adultes pour la population sauvage, établie par des études de modélisation (Crouse et autres, 1987, par exemple), peut avoir des conséquences écologiques non négligeables. Pour les ranchs, il faut un apport permanent d'œufs provenant des plages de ponte. Certains plans de prélèvement d’œufs ont été établis à partir de modèles erronés de la biologie des tortues de mer appuyant un ramassage beaucoup trop important (voir Heppell et al., 1995). Le ramassage continu des œufs finira par entraîner l’effondrement de la population. Toutefois, compte tenu de la biologie des tortues marines et de la très forte mortalité naturelle des jeunes, l'on peut avancer de manière convaincante que le ramassage d’une petite partie des œufs ne devrait avoir qu'un effet limité sur le recrutement des adultes. En alliant un tel ramassage des œufs à une protection efficace des femelles en période de ponte et des œufs laissés sur la plage, on devrait très certainement éviter les répercussions néfastes. Il faudrait mieux connaître le taux de survie des jeunes et les contraintes dépendant de la densité pour la population adulte, pour pouvoir évaluer ce facteur et estimer la proportion d’œufs pouvant être ramassée sans risque.
Animaux relâchés pour le repeuplement: Une partie des tortues élevées en ferme peuvent être relâchées dans la nature. En raison du haut taux de mortalité présumé des tortues de petite taille, attribuable à la prédation, l'on a avancé qu'il faudrait augmenter les populations adultes sauvages en relâchant des spécimens plus grands, moins vulnérables aux prédateurs. Les partisans de cette méthode citent des cas bien documentés de survie à long terme de tortues relâchées, dont la croissance et les déplacements suggèrent une adaptation réussie à la vie dans le milieu naturel (Wood et Wood, 1993). Bien que quelques tortues de Kemp aient rejoint la population adulte de l’île de Padre, Texas (Shaver, 1996, Shaver et Caillouet, 1998), les détracteurs de cette technique de lâcher soutiennent que celle-ci compromet les déplacements migratoires complexes des subadultes et que des comportements anormaux ont été observés chez les sujets réintroduits de cette manière (Dodd, 1982). Les comportements et les déplacements aberrants de certaines tortues nouvellement relâchées sont largement documentés. L’introduction potentielle de maladies et de parasites dans les populations sauvages est elle aussi une crainte majeure (Jacobson, 1996), de même que le lâcher de tortues de stocks génétiques différents (Dodd, 1982). Les critères d’évaluation de la réussite de ces lâchers sont énoncés dans Eckert et autres (1994). La théorie et la pratique actuelles de réintroduction d'animaux de captivité dans les populations sauvages (lignes directrices de l’UICN sur la réintroduction, 1995) requièrent un suivi approfondi avant et après le lâcher (intégrité génétique, santé, adaptation à l’habitat, survie et reproduction).
Recherche: L’élevage en ferme offre une occasion unique d’étudier certains aspects de la biologie des tortues de mer. On peut procéder à des manipulations et à des expériences impossibles dans la nature. La CTF a largement contribué à améliorer la connaissance de la physiologie des tortues de mer en appuyant la recherche effectuée par des scientifiques invités et en mettant ses installations et ses animaux à la disposition de chercheurs (Owens, 1995). En 1980, la ferme a commencé à se procurer des tortues de Kemp (espèce très menacée) et à les faire se reproduire; elle a obtenu de bons résultats au niveau de la reproduction et de l’élevage dès 1984. Elle a trouvé des solutions à de nombreux problèmes de nutrition, de maladies et de reproduction. Dans les fermes, la recherche est souvent axée sur des questions de gestion et d’élevage ne se rapportant qu’indirectement à la conservation des populations sauvages. La plupart des commentateurs conviennent cependant que ces activités, en particulier celles menées à la CTF, ont largement contribué à améliorer la compréhension générale de la biologie des tortues de mer.
ELEVAGE EN RANCH OU ELEVAGE EN FERME?
L’élevage en ranch et l'élevage en captivité en circuit fermé ("élevage en ferme" selon la CITES) diffèrent à certains égards du point de vue des coûts et de la conservation. L'élevage en captivité nécessite l'entretien (non sans frais) d’un cheptel d’animaux adultes et la manipulation du comportement reproducteur naturel. La CTF a eu recours à une technique complexe invasive de manipulation hormonale. Grâce à la grande capacité de ponte et au caractère multipare des tortues de mer, la reproduction en captivité donne des résultats relativement intéressants et la production d’œufs est prévisible et directement contrôlée par l'éleveur. Certaines tortues vertes ont été incitées à pondre selon un cycle annuel. Les inconvénients pour l'éleveur sont les coûts élevés, le risque d’échec de la reproduction, et de plus grandes exigences techniques. Du point de vue de la conservation, le problème est qu’après avoir acquis le cheptel reproducteur, la ferme d'élevage en captivité en circuit fermé dont l’exploitation est au point dépend peu de la population sauvage et s'y intéresse peu. Il n’existe pas d’incitations économiques directes à la conservation des espèces vivant en liberté et de leurs habitats. L'on s’est récemment préoccupé de l'élevage en captivité hors des Etats de l’aire de répartition, qui peut être considéré comme un vol de la valeur en terme de biodiversité et une atteinte aux droits de souveraineté.
A l'inverse, l’établissement d'élevage en ranch, qui se procure chaque année des œufs ou des nouveau-nés dans la nature, a un intérêt réel et direct pour la conservation des populations sauvages. Les coûts du suivi des populations peuvent être considérés comme des frais d’exploitation directs et une condition d’accès aux ressources naturelles. L’inconvénient est que l'approvisionnement peut fluctuer quantitativement et qualitativement et qu'il subit les caprices de la nature et de la bureaucratie réglementaire. Les exploitants cherchent à reconvertir leur production en une production en captivité mieux contrôlable et ils sont nombreux à obtenir de bons résultats en combinant les deux méthodes. L’élevage en ranch et l’élevage en ferme ne s'excluent donc pas mutuellement; on peut combiner les deux approches pour optimiser les avantages au niveau de la conservation, de la réglementation et de l’économie.
Quel que soit le type d’élevage choisi, il faut un cadre réglementaire pour veiller à ce que ces établissements ne soient pas une filière pour les spécimens prélevés illégalement dans la nature. Cela sera facilité par une infrastructure gouvernementale efficace et la collaboration du secteur commercial. Par ailleurs, il faudrait que les utilisateurs commerciaux des ressources naturelles, y compris les tortues de mer, réinvestissent une partie des recettes dans la gestion et la conservation des populations sauvages. Dans le cas des ranchs, cela peut se faire aisément par le paiement de droits d’accès et d’un certain montant par élément prélevé (pour les œufs, par exemple). On peut ainsi comptabiliser de manière transparente les coûts véritables, y compris les coûts de conservation cachés. Pour la reproduction en captivité, cela se fait indirectement, par des frais de permis et de compensation, par exemple.
LIGNES DIRECTRICES CITES
Une nouvelle perspective a été introduite de 1992 à 1994, lorsqu’un groupe du Comité CITES pour animaux a été établi pour rédiger des lignes directrices pour évaluer les propositions d’élevage en ranch de tortues marines dans le cadre de la résolution Conf. 3.15. Tentant de dépasser les arguments stériles du passé, le groupe s’est fondé sur deux hypothèses générales: 1) les avantages pour la conservation requis par la résolution Conf. 3.15 (et par ailleurs nécessaires pour satisfaire les milieux très sceptiques de la conservation) doivent être énoncés explicitement dans toute proposition d’élevage en ranch, et 2) les solutions aux problèmes résultant de l’augmentation du commerce international des produits de tortues marines doivent passer par un contrôle très strict du commerce international.
Revenant aux aspects fondamentaux de la biologie des tortues de mer, le groupe a reconnu qu’en raison de leur comportement migratoire, ces animaux ne relevaient pratiquement jamais d’un seul pays, qui en serait "propriétaire", et qu’ils représentaient un cas particulier pour la CITES, ce qui justifie des solutions inhabituelles. Compte tenu des découvertes les plus récentes sur la composition génétique des populations, et de la nécessité, établie depuis longtemps, d'une coopération internationale pour la conservation des tortues de mer, le groupe a proposé que des unités génétiques de population soient définies et que les pays dans lesquels les membres d’une population circulent soient identifiés. Il a aussi proposé que la communication, la coopération et une approche régionale à la conservation fassent partie intégrante de tout projet d’élevage en ranch.
Concernant la nécessité d'un contrôle efficace du commerce, le groupe a proposé des mesures pour que les produits de tortues de mer ne soient mis sur le marché que par des ranchs habilités à le faire; il a de nouveau prôné la coopération internationale et bilatérale entre les pays de production et les pays de consommation. La mise en œuvre d'accords commerciaux restrictifs, limités à des producteurs et à des marchés uniques, a également été proposée. Cela va à l'encontre de l'idée actuelle de libre échange mais si l’on se fonde sur des modèles similaires concernant d’autres produits de grande valeur comme l’ivoire, cela pourrait se faire. Le marquage des produits provenant de fermes approuvées pour pouvoir les distinguer sans ambiguïté des autres qui a été demandé. Les propositions soumises par Cuba et le Japon aux sessions de la Conférence des Parties à la CITES suggèrent des mécanismes permettant de satisfaire la demande d'un contrôle strict du commerce.
Ces deux nouvelles approches de l’élevage en ranch permettent d’envisager un scénario dans lequel un projet d’élevage de tortues deviendrait le moteur de programmes de conservation coordonnés au plan régional. L’application de lignes directrices similaires pour toutes les utilisations commerciales des tortues marines est également possible. L'absence de fonds pour la recherche, la conservation et la lutte contre la fraude est la principale entrave à la conservation de toutes les tortues marines. En reliant l’élevage en ranch et en ferme aux activités de conservation, il pourrait être plus facile d’obtenir les fonds, les moyens d'incitation et le soutien politique nécessaires pour respecter les lignes directrices CITES.
En 1994, à la CdP9, les Parties à la CITES sont parvenues au consensus sur des lignes directrices sur l’élevage en ranch des tortues marines et ont adopté la résolution Conf. 9.20 (Lignes directrices pour l'évaluation des propositions d'élevage en ranch des tortues marines soumises conformément à la résolution Conf. 3.15). L'exigence d'une coopération régionale et de connaissances scientifiques, notamment biologiques, est un obstacle important dans l’application de ces nouvelles lignes directrices, qui ne sont d'ailleurs pas encore appliquées. Reste à savoir si elles sont applicables et si elles peuvent être mises en œuvre dans l’esprit dans lequel elles ont été conçues, c’est-à-dire pour agir de manière très positive en faveur de la conservation des tortues marines.
CONCLUSION
L'on ne peut pas prouver que l’élevage en ferme ou en ranch est directement profitable ou au contraire très préjudiciable à la survie des populations dans la nature. Ce qu'on peut prouver, c’est que l’élevage est très coûteux, qu’il nécessite des connaissances très techniques et qu’il n’est toujours pas prouvé qu'il est rentable. Lier les fermes aux activités directes de conservation et au contrôle strict du commerce, par la coopération internationale, pourrait permettre à l’élevage de contribuer à la conservation des tortues de mer; quoi qu'il en soit, ce potentiel n'a pas encore été concrétisé.
Références
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James Perran Ross
Florida Museum of Natural History
Department of Natural History
University of Florida
Gainesville, Florida 32601 USA
Tel: (352) 392-1721; Fax: 392-9367
email: prosscsg@flmnh.ufl.edu
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